À quel runway faut-il lancer sa levée de fonds ?

Cyril Coulange
CEO et co-fondateur d'Heelio
Ce qu'il faut retenir
- Lancez votre levée avec 12 à 18 mois de runway devant vous. En dessous de 6 mois, vous ne négociez plus une valorisation, vous acceptez celle qu’on vous propose.
- Calculez le runway sur le burn que vous aurez demain, pas sur la moyenne des trois derniers mois. Un plan d’embauche déjà signé peut retirer 2 à 3 mois au chiffre que vous affichez.
- Fixez à l’avance le seuil de runway qui déclenche le plan B, réduction du burn ou financement relais. Passé ce point, la décision ne vous appartient plus.
Lancez votre levée de fonds quand il vous reste 12 à 18 mois de runway. En dessous de 6 mois, le rapport de force bascule mécaniquement du côté des investisseurs. Mais cette règle, simple à énoncer, se trompe souvent de chiffre : le runway à retenir n’est pas celui que vous lisez aujourd’hui en divisant votre solde bancaire par votre burn moyen, c’est celui qui intègre le burn que vous aurez dans six mois, une fois vos recrutements en cours effectivement sur la paie.
Cet article donne la méthode pour transformer cette règle en date de départ concrète : calculer le runway réel d’une scale-up dont le burn augmente, poser le rétroplanning de la levée à partir de la date de rupture de trésorerie, et fixer à l’avance le seuil qui déclenche un plan B. Les ordres de grandeur cités, durée d’un processus de levée et niveau de runway visé, sont des repères communément admis dans l’écosystème du capital-risque français, pas des garanties. La seule donnée vraiment fiable reste celle de votre propre prévision de trésorerie.
À quel runway faut-il lancer sa levée de fonds ?
Le runway, c’est le nombre de mois pendant lesquels une entreprise peut continuer à fonctionner avec la trésorerie dont elle dispose, avant que son solde n’atteigne zéro, à niveau de consommation de cash constant. La règle communément admise dans l’écosystème du capital-risque est de démarrer une levée avec 12 à 18 mois de runway devant soi, et de viser une levée qui financera à son tour 18 à 24 mois d’activité.
La raison de ce seuil tient à l’arithmétique de la négociation, pas à la superstition. Un processus de levée consomme plusieurs mois de calendrier pendant lesquels votre trésorerie continue de baisser. Si vous démarrez avec 8 mois de runway et que le processus en prend 6, vous signez avec 2 mois de cash en banque, et votre interlocuteur le sait aussi bien que vous. Trois zones se dessinent.
- Au-dessus de 12 mois de runway : vous pouvez refuser un term sheet et poursuivre la discussion avec un autre fonds. C’est cette capacité à dire non qui fait la valorisation.
- Entre 6 et 12 mois : la levée reste jouable, mais chaque semaine de retard réduit votre marge de manœuvre, et vous perdez la possibilité de faire jouer la concurrence entre investisseurs.
- En dessous de 6 mois : l’investisseur sait que vous n’avez pas d’alternative crédible. La valorisation, les clauses de préférence de liquidation et le calendrier de closing s’en ressentent tous les trois.
Comment calculer le runway qui compte vraiment ?
La formule de base tient en une ligne : runway en mois égale trésorerie disponible divisée par burn net mensuel. Le burn net, c’est la différence entre les décaissements et les encaissements du mois, autrement dit ce que l’entreprise perd réellement en cash. Il se distingue du burn brut, qui additionne les seules dépenses (salaires, hébergement, marketing, loyers, prestataires) sans déduire les encaissements clients.
Le burn net est celui qui donne le runway le plus fidèle, parce qu’il décrit la variation effective du solde bancaire. Le burn brut n’a d’utilité que pour un scénario extrême, celui où l’ensemble des revenus disparaîtrait. Un exemple simple : une scale-up qui dépense 100 000 € par mois et encaisse 30 000 € de clients a un burn brut de 100 000 € et un burn net de 70 000 €.
Le piège se situe ailleurs, dans la période de référence. La plupart des scale-ups calculent leur burn net sur la moyenne des trois derniers mois, ce qui revient à supposer que demain ressemblera à hier. Pour une entreprise en croissance qui recrute, cette hypothèse est fausse par construction. Les mécanismes de calcul et de pilotage du runway et du burn rate méritent d’être distingués en trois lectures complémentaires.
- Le runway comptable. Trésorerie divisée par le burn net moyen des trois derniers mois. C’est le chiffre le plus souvent affiché en comité, et le plus optimiste des trois.
- Le runway à burn croissant. Le même calcul, mais déroulé mois par mois, en intégrant les recrutements déjà signés, les augmentations actées et les hausses de coûts contractuellement engagées. C’est le chiffre qui décide de votre date de départ.
- Le runway au closing. Ce qu’il restera effectivement en banque le jour où les fonds arrivent, une fois payés les frais de la levée : conseil juridique, due diligence financière, éventuelle commission de placement.
Pourquoi 12 mois de runway affichés peuvent n’en valoir que 9
Prenons une scale-up qui dispose de 1 200 000 € en banque et dont le burn net s’établit à 100 000 € par mois sur le trimestre écoulé. Le runway comptable affiche 12 mois, et c’est ce chiffre qui circule dans le reporting. Mais cinq recrutements sont signés, avec des dates d’arrivée échelonnées, et ils portent le burn net à 140 000 € par mois au terme de cinq mois, soit une hausse d’environ 8 000 € par mois.
Le raisonnement est exactement celui qui sert à dimensionner un plan d’embauche au regard du runway, appliqué cette fois à l’envers : on ne se demande plus combien de postes le cash autorise, mais ce que les postes déjà décidés retirent au calendrier. Déroulé mois par mois, le solde évolue ainsi.
- Mois 1 à 3 : burn de 100 000, 108 000 et 116 000 €, soit 324 000 € consommés. Solde restant : 876 000 €.
- Mois 4 à 6 : burn de 124 000, 132 000 et 140 000 €, soit 396 000 € consommés. Solde restant : 480 000 €.
- Mois 7 à 9 : burn stabilisé à 140 000 € par mois, soit 420 000 € consommés. Solde restant : 60 000 €.
Le solde passe sous zéro au cours du dixième mois : le runway réel est d’environ 9,4 mois, contre 12 affichés. La différence, 2,6 mois, est précisément le temps qu’il aurait fallu pour ne pas négocier dos au mur. Aucun événement imprévu n’est intervenu dans cet exemple, aucun client n’a été perdu : la seule cause de l’écart est un plan d’embauche déjà décidé et absent du calcul du runway.
Combien de temps dure réellement une levée de fonds ?
Les ordres de grandeur observés dans l’écosystème français placent un tour d’amorçage entre 2 et 4 mois, et une Série A entre 4 et 8 mois, de la première prise de contact au versement des fonds. À cette durée s’ajoute une phase de préparation que beaucoup de fondateurs oublient de compter. Le découpage habituel est le suivant.
- Cadrage du besoin : 4 à 6 semaines. Montant visé, dilution acceptable, jalons que la levée doit financer.
- Préparation des documents : 6 à 8 semaines. Pitch deck, executive summary, modèle financier à 3 ou 5 ans, data room, historique de trésorerie propre.
- Rencontres investisseurs : 2 à 3 mois. Premiers rendez-vous, itérations, passage en comité d’investissement, obtention d’un term sheet.
- Due diligence et closing : 6 à 12 semaines. Audits financier, juridique et social, négociation du pacte, signature, puis versement effectif des fonds.
Additionnées, ces phases représentent rarement moins de 6 mois pour une Série A, et il faut y ajouter le fait que le versement des fonds intervient souvent plusieurs semaines après la signature. Retenez une durée de travail de 6 à 8 mois entre la décision de lever et l’arrivée du cash sur le compte. C’est cette durée, et non la durée théorique de la négociation, qu’il faut soustraire à votre runway.
Comment construire le rétroplanning de sa levée ?
Le rétroplanning d’une levée se construit à l’envers, en partant de la date de rupture de trésorerie et non de la date à laquelle on aimerait commencer. Reprenons la scale-up de l’exemple précédent, avec son runway réel d’un peu plus de 9 mois. Quatre soustractions suffisent.
- Poser la date de rupture. Le solde atteint zéro au mois 9. C’est le seul point fixe du calendrier, et il ne se négocie pas.
- Retrancher le plancher de sécurité. Personne ne pilote une entreprise à zéro euro. En gardant 3 mois de burn en réserve, le closing doit intervenir au plus tard au mois 6.
- Retrancher la durée du processus. Six mois entre le lancement effectif et le versement des fonds situent le lancement au mois 0, c’est-à-dire aujourd’hui.
- Retrancher la préparation. Les 8 semaines de cadrage et de constitution du dossier auraient dû démarrer deux mois plus tôt. Le rétroplanning conclut donc que la levée est déjà en retard.
Ce résultat n’a rien d’exceptionnel : appliqué honnêtement, le rétroplanning répond très souvent que le bon moment pour commencer était il y a quelques semaines. C’est l’intérêt de l’exercice. Refait chaque mois avec une prévision de trésorerie à jour, il transforme une intuition floue (« il faudra lever un jour ») en une date, et une date se met dans un calendrier.
Pourquoi le runway annoncé aux investisseurs est presque toujours surestimé
Le runway affiché dans un reporting board et le runway que recalculera un investisseur pendant la due diligence divergent presque systématiquement, et toujours dans le même sens. Trois causes reviennent.
- Le burn passé sert de base au futur. C’est le mécanisme décrit plus haut : les recrutements signés mais pas encore payés n’apparaissent nulle part dans une moyenne à trois mois.
- Le revenu est compté avant d’être encaissé. Une scale-up qui pilote son runway sur l’ARR raisonne sur un revenu contractuel, pas sur des euros arrivés en banque. Entre les deux se logent le délai de paiement client et les impayés.
- Les échéances non mensuelles sont lissées. Solde de TVA, primes annuelles, régularisations sociales, renouvellements d’assurance et abonnements logiciels payés à l’année ne tombent pas régulièrement. Lissés sur douze mois, ils masquent des mois de trésorerie tendue.
La deuxième cause est la plus coûteuse en crédibilité, parce qu’elle porte sur le chiffre que le fondateur cite le plus souvent. Comprendre l’écart entre ARR, revenu reconnu et cash collecté permet de présenter trois montants différents en assumant leur différence, plutôt que de se faire corriger en due diligence par un analyste qui aura refait le calcul à partir des relevés bancaires.
La parade est moins une méthode de calcul qu’une discipline de fréquence. Une prévision de trésorerie revue tous les mois, confrontée au réalisé et corrigée, vaut mieux qu’un modèle à cinq ans construit une fois pour la data room. C’est tout l’objet du rolling forecast et de la comparaison budget contre réel en hypercroissance : montrer à un investisseur un historique d’écarts qui se resserrent est un argument de sérieux plus fort qu’une projection flatteuse.
Quel est le point de non-retour où il faut basculer sur un plan B ?
Le point de non-retour est le niveau de runway en dessous duquel poursuivre la levée sans solution de repli devient un pari sur la bonne volonté d’un tiers. En pratique, il se situe autour de 6 mois de runway réel : c’est le moment où la durée résiduelle du processus dépasse la trésorerie restante, et où un retard de six semaines en due diligence ne se rattrape plus.
Trois leviers permettent de rallonger le chemin. Ils ne s’excluent pas, et le premier reste le plus rapide à activer.
- Réduire le burn. Gel des recrutements non signés, report des dépenses marketing non contractuelles, renégociation des abonnements. Reprendre l’exemple précédent : ramener le burn de 140 000 à 110 000 € par mois ajoute environ 2 mois de runway sur un solde de 480 000 €.
- Chercher un financement relais. Tour de table complémentaire auprès des actionnaires existants, obligations convertibles, financement bancaire ou dispositifs publics. Ces solutions demandent elles aussi des semaines d’instruction, ce qui ramène à la même contrainte de calendrier.
- Accélérer l’encaissement. Relance systématique des factures échues, acomptes à la commande, incitation au paiement annuel. Ce levier ne crée pas de revenu, il avance des encaissements déjà acquis, mais il agit sur les semaines qui comptent.
La décision qui compte n’est pas de choisir le bon levier le jour venu, c’est d’avoir écrit à l’avance le seuil qui les déclenche. Un conseil d’administration qui a validé en amont la phrase « si le runway réel passe sous 6 mois au 1er du mois, le plan de réduction du burn s’applique automatiquement » gagne les six semaines d’hésitation que coûte habituellement cette conversation.
Quels chiffres un investisseur vérifie dans votre prévision de trésorerie ?
En due diligence financière, l’analyste ne cherche pas à valider votre optimisme, il cherche à mesurer votre fiabilité. Quatre points reviennent presque toujours.
- La réconciliation entre le chiffre d’affaires facturé et les encaissements constatés sur les relevés bancaires des douze derniers mois.
- Le burn net mois par mois sur les 18 prochains mois, et non une moyenne annuelle qui masque les pics.
- Les hypothèses de recrutement, datées poste par poste, avec le coût chargé et la date d’arrivée effective plutôt qu’une enveloppe globale.
- L’écart entre le budget présenté l’an dernier et le réalisé constaté. Un écart de 10 % assumé et expliqué rassure davantage qu’un écart de 40 % passé sous silence.
S’y ajoute l’examen des unit economics, parce qu’ils déterminent si la trésorerie levée financera de la croissance rentable ou une fuite organisée. Savoir en combien de mois une scale-up rembourse le coût d’acquisition d’un client est la question qui relie le plan de croissance au plan de trésorerie : un délai de remboursement long transforme chaque euro de croissance en besoin de financement supplémentaire.
Où se situe un outil comme Heelio
Tout ce qui précède repose sur une condition unique : disposer d’un runway à jour, calculé sur des encaissements réels et sur le burn à venir, sans attendre la clôture ni reconstruire un fichier à chaque conseil d’administration. C’est précisément le rôle d’un outil de pilotage financier conçu pour les scale-ups : agréger les flux bancaires, les catégoriser, projeter le burn mois par mois en intégrant les recrutements décidés, et faire apparaître la date de rupture de trésorerie comme une donnée suivie plutôt que comme une découverte.
Il faut être clair sur les limites. Heelio ne remplace ni l’expert-comptable, ni le logiciel de comptabilité, ni la consolidation statutaire, ni le conseil juridique ou fiscal qui encadre une opération de levée. Heelio ne construit pas votre pitch deck, ne négocie pas votre valorisation et ne se substitue pas au directeur financier ou au conseil qui pilotera le processus. Ce qu’un outil de pilotage apporte est plus modeste et plus quotidien : la vue de gestion qui permet de savoir, chaque semaine, combien de mois il vous reste vraiment.
La question « à quel runway lancer sa levée » se retourne donc en une question plus simple : à quelle fréquence recalculez-vous votre runway, et sur quelles hypothèses ? Une scale-up qui connaît sa date de rupture de trésorerie à trois semaines près choisit son moment. Une scale-up qui l’apprend en préparant sa data room subit le calendrier des autres, et le paie en valorisation. Entre les deux, la différence n’est pas la performance commerciale, c’est un chiffre tenu à jour.

Par Cyril Coulange,
CEO et co-fondateur d'Heelio
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